Text version
Text version

PLAN DU SITE ME JOINDRE EXPRIMEZ VOUS

Printable version

PRESSE

http://www.liberation.fr/portrait/0101212021-philippe-ulrich-46-ans-genial-touche-a-tout-a-concu-le-deuxieme-monde-jeu-video-ebouriffant-dans-un-paris-virtuel-la-creature-du-deuxieme-monde

Wednesday, 21. April 2010 - 20:56 Time
http://www.distractionmassive.fr/19/04/2010/retro-philippe-ulrich/#more-617

Retro : Philippe Ulrich
Par Nicolas B. le avril 19th, 2010
On m’a dit que l’article sur Ron Gilbert était bien pour ceux qui n’avaient pas connu cette période là. Je vais donc m’atteler à faire d’autres articles sur des créateurs connus ou moins connus. Aujourd’hui une légende: Philippe Ulrich.


Ces yeux, ces yeux...
Inutile de le dire, cet homme a eu une carrière bien remplie, notamment dans la musique et le jeu vidéo. Petite et rapide présentation centrée uniquement sur ses productions vidéoludiques. Philippe Ulrich vient du monde de la musique, où il cotoiera un certain Constantin.

Dans les années 80, son album pas forcément très bien reçu par le milieu musical, il s’investit dans le jeu vidéo. Il commencera à bidouiller sur Spectrum ZX81 et rejoindra ERE Informatique, fondée par Emmanuel Viau. On y retrouvera ses futurs compères de toujours comme Rémi Herbulot.

ERE Informatique fera quelques jeux cultes (notamment Teenage Queen, qui nourrira bien des émois adolescents à l’époque) avec une vision résolument adulte, et novatrice. Leurs jeux reposent de plus sur des traits de génie niveau programmation pour proposer un contenu plus riche ou plus visuel. Assembleur, bidouille, jeux adulte, programmeurs géniaux et fan de SF, un cocktail étonnant. On leur doit également Crafton & Xunk ou encore Macadam Bumper.

Captain Blood : Code ami ami


Une galaxie à explorer
ERE Informatique produira surtout une bombe : L’Arche du Capitaine Blood.

Capitaine Blood inclue pas mal de choses originales : un mode de communication avec des aliens, centré sur une IA. Il permet de concevoir des phrases à partir d’icônes. Cela permettra notamment à Captain Blood d’être énormément généré par le code : Les aliens, leurs planètes, leurs buts et façon de s’exprimer (d’où est issu le « Code ami ami » seront généré par du code. C’est le premier exemple de technique procédurale appliquée au gameplay.

Chaque partie de Capitaine Blood est différente. Il existe parait il des milliers de possibilités de jeu.

Captain Blood possède également une musique procédurale (des boucles basées sur du Jean Michel Jarre!) et des passages en Fracal digne du passé psychédélique de Monsieur Ulrich (je vous laisse fouiller par vous même).

Inutile de le dire, Captain Blood a poussé les limites de l’Atari ST et de l’Asmtrad à leur maximum. Captain Blood reçoit du coup, un énorme accueil et fait la une de SVM et France Soir. C’est en quelques mois le jeu devient le plus gros carton ludique Français, du jamais vu ! il est aux meilleures places des classements anglais, italien et allemand, bien placé aux USA et Japon.

Un succès mérité qui permettra à ses auteurs de travailler sur un autre projet, peu de temps plus tard.

ERE subira les effets de la crise de 83, et la mort du PC (plus tardifs qu’aux US). Cryo naitra de ses cendres.

Dune et le début de l’ère Cryo

Dune est inspiré tant du livre que du film de Lynch. Gros budget, ce jeu présente avec génie l’équipe Cryo : scénario abouti et multigenres, jeu d’aventure-dialogue avec un intérêt stratégique et tactique, graphismes et musiques sublimes pour l’époque. Faut dire, Virgin à l’époque, c’est un gros éditeur du jeu vidéo.

Ce fut l’un des premiers jeux sur CD de son époque, un des premiers jeux avec vidéo de son époque. Bref, encore du bidouillage de génie qui en fera un mythe, auquel je rejoue avec énormément de plaisir.

J’en parle moins que Captain Blood, mais je classe ce jeu dans mon top 5 des meilleurs jeux de tous les temps (avec Maniac Mansion dont j’ai déjà parlé .

Complot chez le Roi Soleil

Après Dune, Cryo connaitra d’autres succès brillants. L’un en particulier, créera un genre et une mode à l’époque : Le jeu semi culturel. C’est Versaille.

Versaille en lui même n’est pas hyper novateur, c’est un beau jeu d’aventure en 3D, beau pour l’époque; mais il propose un contenu riche, soutenu par de vrais historiens. Bref on peut visiter le Louvres d’alors, avec les personnages d’alors. C’est une vraie plongée dans ce monde.

C’est une plongée d’autant plus forte que la 3d n’est pas si fréquente à l’époque dans les Point & Click. Sortant au moment où le grand public s’ouvre enfin au jeu vidéo (je date cette ouverture à 95, Versailles sort en 96), à l’informatique, c’est une nouvelle bombe, qui vaudra à Philippe Ulrich sa médaille de Chevalier des Arts et des Lettres.

D’autres jeux, Egypte notamment, utiliseront avec succès le même style de jeu. Et d’autres avec moins de talent (Atlantys).

Malheureusement, Cryo ne survivra pas à son entrée en bourse, Philippe Ulrich perdra le contrôle de Cryo, et le choix des jeux sortis. Et au passage de la bulle internet, Cryo mourra, en 2002.


Oui, c'est même moins moche que Second Life
Deuxième Monde.

Un jeu massivement multijoueur sur internet, centré sur la France ? En 1999, c’était trop tôt. Parfois on peut avoir une idée géniale et novatrice, mais que le grand public ne la suive pas.

C’est bien dommage, parce que le deuxième monde fondra tout ce qui fera Second Life et son succès. Pour résumer, Deuxième Monde est un chat géant en 3D, où chacun peut s’inventer une vie. Soutenu à l’époque par nombre d’intellectuels et Canal +, hélas ça ne fonctionnera pas au delà du succès d’estime.

Life goes on…

Depuis la mort de Cryo, Philippe Ulrich revient vers le jeu vidéo pas après pas, depuis. On le retrouve également dans la musique, derrière des jeunes débutants comme Henri Salvador et Alain Chamfort.

Wednesday, 10. March 2010 - 10:28 Time
Interview par Joseph Vebret

Philippe Ulrich
(avril 2007)



Philippe Ulrich est un alchimiste : il transmute en or tout ce qu’il touche. C’est aussi un Phénix qui renaît toujours de ses cendres. Il a eu plusieurs vies, qui convergent finalement vers un même idéal. Gourou du jeu vidéo, il a fondé Cryo Interactive et conçu des jeux mythiques comme Dune, Captain Blood ou l’univers virtuel du Deuxième Monde avec Canal Plus ; producteur de disques, il est à l’origine de retour de Henri Salvador. Avec Un délicieux carnage (Éditions Gutenberg), il signe son premier roman.

— Au regard de votre parcours, comment se fait-il que vous ayez eu envie d’écrire ?
J’ai toujours eu envie d’écrire. À 8 ans, on m’a placé dans un séminaire – un système carcéral absolument terrible – dans un village totalement excentré des Landes. Il se passe des choses incroyables dans ce milieu fermé ; et la seule possibilité de s’évader, c’est la lecture. Pendant quatre ans, je vais donc lire à peu près tous les ouvrages de la bibliothèque du séminaire. À partir de là, il n’y a plus qu’une chose qui va m’intéresser : l’écriture. Après, la vie m’a fait passer à autre chose. En sortant de ce séminaire, j’étais brisé, je ne voulais plus faire d’études. J’ai d’abord passé un CAP de cuisine qui, tout au long de ma vie, m’a permis de me nourrir dans les moments difficiles. Puis ça a été la musique, la guitare, l’écriture de chansons.
L’aventure continue. À 30 ans, après avoir fait le tour du monde, je me retrouve à Paris pour me lancer dans une carrière artistique. Là, en apprenant à programmer un ordinateur que j’avais construit moi-même, je me suis mis, sans le savoir, à réaliser un des premiers jeux vidéo de l’histoire. Quelques années plus tard, une société se crée avec un copain, lui aussi autodidacte. Finalement, nous sommes côtés en bourse. C’est surréaliste. Nous avons des filiales aux quatre coins du monde, Bernard Arnaud comme associé… Cela devient énorme. Et puis un jour, on vieillit, on est un peu moins opérationnel sur le terrain, et on vous met de côté, comme une vieille chose qui ne sert plus à rien.
À ce moment-là, j’ai voulu relever le défi dans la musique. Un soir, j’ai rencontré Henri Salvador – nous nous connaissions de réputation – autour d’un verre. Ce fut le début d’une belle aventure. Survient ensuite une crise économique dans le milieu musical : je n’ai pas pu continuer à développer le label et me suis retrouvé au chômage. Petite période d’inactivité à 50 ans : on se dit qu’on ne sert plus à rien, qu’on est un vieux con… Je ne me voyais pas du tout frapper aux portes pour chercher du travail. J’ai vendu mon appartement et, avec la somme libérée, je me suis dit : « Tu as trois ans pour revenir au top. » J’ai misé sur deux choses : une invention dans le domaine musical – je suis d’ailleurs en train de lever des fonds – et l’écriture. Je me suis d’abord essayé à la science-fiction…

— … c’est une écriture très particulière, en référence à ce que tous les autres ont écrit avant…
Oui, et c’est gênant. Lorsqu’on lit des auteurs dont on a le sentiment qu’ils ont extrêmement innové et apporté énormément de choses dans la manière de concevoir la littérature de science-fiction, on est un peu cassé.
Aujourd’hui, la SF est un peu caduque, car on ne voit pas tout ce qu’il y a de l’autre côté de la montagne, on n’imagine pas au-delà de tout ce qui a déjà été inventé et vécu… Il en est de même au cinéma : ce n’est pas du tout évident d’avoir une idée innovante.
J’ai donc essayé d’écrire un roman qui parle justement de toutes ces évolutions technologiques, et qui tourne aussi autour de la notion d’immortalité. Puis je me suis dit que j’allais écrire quelque chose de beaucoup plus simple. J’avais envie de réaliser un premier livre qui me fasse « marrer ». Et puis je voulais aller vers des choses que j’aime. C’est ainsi que j’ai travaillé sur une première mouture d’Un Déliceux carnage, puis sur une seconde, boostée en matière d’aventure. Avant d’être un thriller, ce livre se base sur une sorte de dérision, d’humour que j’aime bien manipuler… et le fait que ce monde est quand même bien étrange. Deux ou trois éditeurs ont décroché leur téléphone pour me rencontrer aussitôt après avoir reçu le manuscrit : Gallimard, Lattès… Quelques semaines plus tard, un ami m’a proposé de transmettre le texte à Stephen Belfond ; et les éditions Gutenberg l’ont publié.
Ce qui est formidable avec l’écriture, c’est qu’on est seul. Seul avec un stylo et du papier. Je me mets à la terrasse d’un café et j’écris. Aujourd’hui, si j’avais à choisir, je ne ferais que ça. Pour moi, le luxe absolu, c’est l’écriture. Là réussite, c’est d’être capable d’aller n’importe où avec son crayon et son papier, voler tout ce qu’il y a autour pour le transformer : les émotions, les sentiments… Quand on écrit, on est autorisé à tout, on a tous les droits. On doit tout goûter, tout voir, tout toucher. Manger de la chair humaine au Ritz, c’est quand même un luxe que tout le monde ne peut pas se payer ! (rires) Il s’agit de donner du plaisir, d’essayer de faire passer quelques heures agréables à quelqu’un… de la même manière que l’on a du plaisir à voir un film ou écouter de la musique. Du jeu vidéo à l’écriture en passant par la musique, j’ai toujours été dans l’univers de la création.

— Est-ce par « déformation professionnelle » que vous avez mis un making-off et des bonus à la fin du livre ?
J’ai eu cette idée dès le début. Je me suis toujours dit, lorsque j’écrivais des choses hors sujet, que je les garderais pour les bonus. Je trouve ça amusant d’inviter des éléments qui ne sont pas dans le livre lui-même. Je ne sais pas si quelqu’un l’avait déjà fait ou pas. C’est à la fois une relecture et une bonne carte de visite… tout simplement parce que les bonus permettent de raconter ce que l’on a voulu faire. Faire sa propre interview, c’est drôle. J’avoue que je préfère, souvent, faire mon interview plutôt que lire celles des autres.

— Votre personnage Albert le Dingue deviendra-t-il un personnage récurrent ?
Dans le meilleur des mondes, oui. Il y a mille histoires possibles autour d’Albert le Dingue. Il a eu une vie extraordinaire, a vu des choses extraordinaires. À la fin du livre, il a une mission assez terrible : sauver l’humanité.

— Est-il tout ce que vous n’osez pas être ?
Oui, quelque part. D’une certaine manière, c’est un personnage qu’on l’on rêve tous d’être. Évidemment, il a quelques petits défauts… Mais tout ça se fait dans une certaine poésie ; on peut lui pardonner. En revanche, honnêtement, je ne pense pas avoir mangé de chair humaine. Quoi que je n’en sois pas certain : avec l’alimentation moderne, on ne peut pas savoir.

— Albert le Dingue est tout de même moins « classe » qu’Hannibal Lecter.
C’est vrai. D’abord, il est Français. C’est très important. Il y a une sorte de génétique dans le Français qui le rend différent de l’Américain, même s’il se veut Européen. Je me suis dit qu’il était dommage de faire le parallèle avec ces personnages, baguette sous le bras, que l’on voit dans les bandes dessinées. Ce n’est pas Super Dupond. Pour moi, Albert le Dingue, c’est plus un roi de France. Il y a un vieux passif dans la littérature, dans les romans un peu noirs. Nous avons été éduqués aux Tontons flingueurs. Ce sont des choses qui ne laissent pas intact ! J’avais envie de reprendre, modestement, le flambeau. En même temps, il faut un peu de modernité, mélanger tout cela à ce que l’on est en train de vivre.
La société évolue tellement vite que j’ai envie d’être hyper moderne et, à travers ces histoires, raconter des choses qui, derrière, sont très sérieuses. Qu’il y ait, en filigrane, des idées fortes, des perceptions de ce qu’est le monde. C’est incroyable ce que la technologie change dans la société. Par exemple, comment la machine est petit à petit contrainte de tuer son père, c’est-à-dire nous, et de prendre sa place.
Si je peux continuer avec ce personnage, il faudra justement qu’Albert le Dingue soit confronté à tout cela. Alors je prends des notes, je lis beaucoup tout ce qui touche à la technologie, et réfléchis à la suite de cette histoire. Comment des personnes qui ont des connaissances en la matière mettent en application leurs découvertes ? Est-ce que l’on partage tout ?

— Donc, vous partez de l’état actuel des connaissances, de ce que l’on en sait, et l’histoire d’Albert le Dingue ne devient qu’un prétexte pour parler de l’évolution technologique de la société.
C’est un mélange de tout cela. On a le plaisir, l’humour, la truculence d’un personnage et, en filigrane, on se bat contre les choses ou on essaie d’apporter une réflexion. J’ai passé beaucoup de temps dans ma vie à faire des conférences sur l’avenir des technologies. En travaillant dans l’univers des jeux vidéo, j’ai pu anticiper certaines choses. Donc on me prend au sérieux… même si parfois on me prend pour un fou furieux. Mais je pense que quelqu’un qui, aujourd’hui, a une vraie vision est forcément un peu un fou furieux. Dans l’informatique, à chaque fois que l’on a essayé de contrôler quelque chose, on s’est retrouvé devant un fait accompli qui était à l’inverse de ce que l’on voulait contrôler. Albert le Dingue va essayer d’expliquer tout ça, de le comprendre, et peut-être de trouver une solution.
Des ouvrages écrits par des gens qui prétendent avoir la connaissance, il y en a des tonnes. Et finalement, ça ne m’intéressait pas d’entrer directement dans ce style. Certains livres ou films de science-fiction m’ont beaucoup plus appris que n’importe quel bouquin de théorisation ! En voyant un film comme Blade runner, j’ai appris énormément de choses… alors que c’est une histoire d’amour entre une machine et un homme. Quand on en parle, c’est ridicule. Et pourtant, qu’est-ce que c’est beau ! Donc, si j’avais à continuer autour de cet univers, ce serait avec Albert le Dingue. Là, ce n’est qu’un galop d’essai.

Monday, 11. January 2010 - 08:59 Time
DEUXIEME MONDE article LIBERATION du 24/5/1996

ÉCRANS 24/05/1996 À 05H09

Double vie.

MIZIO FRANCIS

En cet instant même, dans le XVIIIe arrondissement de la capitale,

quelque vingt personnes de la société Cryo dupliquent le réel, élaborent pas à pas les débuts d'une réalité numérique parallèle. Le Deuxième Monde est une version d'un Paris contemporain entièrement redessiné, avec un souci du détail impressionnant (1). Le graphisme est proche de la photographie. On reconnaît clairement les lieux. Dans cette ville sans voiture ni arbre, les personnages ne marchent pas. Ils sont en quasi-lévitation, ce qui confère au lieu un aspect onirique.

Dans le Deuxième Monde, des gens naîtront, vivront, mourront. Quelques-uns y feront peut-être fortune, d'autres s'y marieront. Quelle identité endosser? Artiste ou porteur d'eau, prince ou gueux, reine ou hétaïre? De toute façon, quelle importance? Dans le Deuxième Monde, tous pourront à tout moment recommencer leur vie, recomposer leur aspect physique, quitter leur palace de marbre italien pour choisir de frissonner dans une mansarde misérable. Peut-être des individus commettront-ils des meurtres. Ils seront impitoyablement éjectés, emprisonnés, voire graciés par un employé de Cryo, nommé pour l'occasion «le Superviseur». Voire: dans le Deuxième Monde, les plus audacieux choisiront, pourquoi pas, de connaître le pire. C'est-à-dire d'être tout simplement eux-mêmes.

Philippe Ulrich, directeur artistique plutôt habité, est le cofondateur, avec Jean-Martial Lefranc et Rémi Herbulot, de la société Cryo Interactive, à l'étonnante success story (les jeux sur micro-ordinateur Captain Blood, Dune, Dragon Lore, Lost Eden). Cryo, partenaire de Canal +, s'est lancé dans l'une des plus étonnantes entreprises de l'industrie informatique: accorder à des joueurs une vie parallèle, via le Net, sous forme d'un «avatar», un double virtuel. Une deuxième vie normalement disponible à l'automne prochain en France.

Rêve ou cauchemar? Philippe Ulrich, imbibé de science-fiction, se veut un militant du rêve. «Les acheteurs de PC sont des gens qui regardent aussi les étoiles, lâche-t-il, lyrique. Nous sommes à un moment où l'on peut réaliser les visions de la science-fiction. Lors d'une soirée whisky, nous avons évoqué l'idée du "Deuxième Monde. Cela fait trois ans qu'une vingtaine de personnes y travaillent.» Ce créateur qui ne s'est «pas remis de l'échec de 68» veut réaliser ses utopies les plus folles via l'informatique. «Je veux donner une piquouze à cette société pour qu'elle ne soit plus si plate, lui faire effectuer une transition belle et terrifiante à la fois.» Voilà pour les motivations. Et l'homme, toujours à la lisière du fantasme et de la sociologie, de la philo et de l'imagination débridée, évoque à peine les coûts et enjeux financiers du projet.

Extrêmement discret, Philippe Ulrich contient mal cependant son enthousiasme. Un enthousiasme affranchi de tout vertige. «Le vertige, je l'ai eu en formulant l'idée, maintenant je ne l'ai plus. Peu de gens comprennent ce que nous préparons. Ils pensent qu'il s'agit d'un simple jeu. Or il s'agit bien d'une autre réalité.» Philippe Ulrich s'agite derrière son bureau encombré d'un portable, de paperasses en vrac et de deux livres: New Age Romance, d'un certain Korvin, et un autre à la couverture jaune vif traitant" du LSD. «Le CD-Rom, qui proposera une connexion à Internet, contiendra un Paris contemporain entièrement redessiné. Les joueurs pourront affronter les créatures qui hantent les sous-sols de la ville. Une fois connectés, les abonnés pourront se promener de l'île de la Cité à Notre-Dame, des Champs-Elysées aux quais en passant par la place de Grève. Evoluer dans Paris, dialoguer, visiter les monuments, aller dans des cabarets de jazz ou au cinéma"» Présenté ainsi, cela semblerait presque commun. Mais voilà, Cryo pousse le bouchon de la réalité très loin. «La technologie employée est à ma connaissance sans équivalent. Nous avons une avance importante sur Microsoft et nous essayons de la garder. Elle est basée sur un moteur 3D temps réel que nous avons développé. C'est une sorte de navigateur (comme Netscape) exclusif à ce monde. Les coordonnées spatiales des personnes qui évoluent dans Paris et le texte des dialogues écrits seront les seules données à transiter par Internet. Cette souplesse permettra d'accueillir jusqu'a 4.000 personnes simultanément dans le même lieu.»

Un «moteur de visages» pour choisir sa tête Si jusqu'alors on parlait de promenade virtuelle quand il ne s'agissait que de surfer entre deux pages Web grisâtres, dans le Deuxième Monde, rien de tel. Rien de commun avec ce que l'on peut voir dans les jeux les plus aboutis. Ici, l'alternance du jour et de la nuit est respectée. Ici, la science-fiction nous tire par le bras: il ne manquerait au Deuxième Monde que l'emploi d'un casque et d'un gant de réalité virtuelle pour que le vertige devienne total.

Depuis le CD-Rom, l'utilisateur déterminera son aspect physique. Pour cela, il disposera d'un «moteur de visages». C'est-à-dire une bibliothèque abondante de sourires, d'yeux, de cheveux, de textures et autres couleurs de peau en 3D. Grâce aux multiples combinaisons possibles, chaque individu se distinguera des autres. Ensuite, il faudra choisir son costume. Stéphane Levallois, un artiste au talent époustouflant, a dessiné des tenues d'un autre âge, inspirées tant d'un Jean-Paul Gauthier mâtiné de mode cyber que de réminiscences ecclésiastiques d'une époque décadente digne de Torquemada" Si la nonne perverse en jarretelles ou le guerrier façon heroic fantasy ne vous conviennent pas, il suffira d'utiliser un «moteur de vêtements» plus ordinaires.

Un clic et l'utilisateur endossera sa nouvelle peau, ses vêtements improbables, et se retrouvera dans l'appartement qui lui correspond. Celui-ci sera immense, marbre italien, tableaux de maître au mur et baie vitrée sur les Buttes-Chaumont" Celui-là sera une chambre de bonne, ou allez savoir quoi. Il sera possible de retapisser selon ses goûts, de changer les tableaux au cadre doré dans lesquels Ulrich et ses collaborateurs apparaissent en perruque poudrée.

A propos du statut social de chacun, des flux financiers qui régiront ce monde, forcément liés aux comptes en banque bien réels: motus. Pour l'heure, Philippe Ulrich élude savamment le problème. Le rêve, toujours" Via l'écran, chacun découvrira la ville en caméra subjective, glissant lentement dans les rues. Il sera possible de se téléporter. «J'ai déjà tenu une réunion de travail à pied dans "le Deuxième Monde, en discutant avec des partenaires en remontant de Bastille à République», explique Philippe Ulrich qui en est déjà à des préoccupations plus importantes: réfléchir à la Constitution qui sera en vigueur là-bas, envisager les inévitables problèmes de moeurs, de délinquance" Souci de réalisme: dans le Deuxième Monde, lors de votre connexion, un journal vous informera des dernières nouvelles de la réalité numérique. «Votre courrier électronique apparaîtra dans une enveloppe glissée sous la porte. Vous entrerez dans les magasins, cliquerez sur un livre, ce qui ouvrira une page Web. Dans un supermarché, vous remplirez votre Caddie. Vous irez au cinéma dans un des quartiers thématisés. Vous aborderez un passant afin de discuter avec lui par le biais de messages écrits au clavier. Vous pourrez même y faire un enfant dont le rôle sera endossé par un nouveau connecté. Toucher une aide financière. Appartenir à une minorité sous la responsabilité d'un animateur. Vous pourrez"» A en croire le fondateur de Cryo, tout sera possible, jusqu'à tester des formes inédites de commerce. Et si quelqu'un parvient à acheter les immeubles du Paris virtuel, et désire les revendre à Cryo? «Nous mettrons le holà, car c'est nous qui tiendrons la planche à billets», glisse le démiurge futuriste en souriant calmement.

Une drogue alternative à la dure réalité Ceux qui refuseront de flamber trop d'argent à la surface (en ligne), pourront toujours se perdre dans l'un des sept univers souterrains du jeu (en étant non connecté . Le jeu, inspiré de Doom (jeu de massacre en caméra subjective qui s'est vendu par millions, consistant à sortir d'un labyrinthe grâce à des indices et une certaine propension à appuyer sur la gâchette), est à lui seul d'une belle créativité. Les sept univers souterrains du Paris virtuel relèvent d'une cosmogonie très «steampunk» (2), agrémentée des visions poétiques et torturées de Stéphane Levallois. Tous les lieux sont peuplés de créatures hybrides et inquiétantes, mi-êtres mi-machineries antiques, inspirées tant du XIXe siècle que du Caravage, de Jules Verne ou de l'Exposition universelle de 1889. Les citernes sous l'Opéra ou le cimetière du Père-Lachaise seront de vastes labyrinthes dont il faudra s'échapper en affrontant tout un bestiaire fantastique: femmes araignées mécaniques, Nadar cauchemardé, Baron Noir mi-homme mi-biplan, fantôme de Jim Morrison (sous le Père-Lachaise), homme enfermé dans une caisse à rayons X qui s'avance, squelettique derrière sa vitre en lançant des boules de feu" L'objectif sera d'atteindre les mondes de lumière où, dans des astrolabes géants, des êtres éperdus jonglent avec des billes lumineuses, dans une gigue rappelant l'univers du chorégraphe Philippe Decouflé. Et mille autres lieux improbables, féeriques ou terrifiants" Retour sur terre: que nous prépare ce Deuxième Monde? Un laboratoire social? Un cauchemar informatique? Un paradis de visionnaire? L'ultime Luna Park? Une drogue alternative à la dure réalité, celle où l'on doit travailler pour payer ses connexions? «On me dit: tu nous prépares un monde épouvantable, les gens vont restés scotchés devant leur écran. Mais notre rôle est celui de l'amuseur public qui doit révéler la magie de la technologie. Il faut tenter cette expérience pour en comprendre les enjeux et les apprivoiser. Pour le reste, c'est à d'autres d'y réfléchir.» Le concept cristallise à lui seul tout ce que les Cassandre clament depuis belle lurette, tant en littérature que dans les prospectives les plus pessimistes. Les technologies oeuvrant vers toujours plus de réalisme distillent davantage une fascination ludique ou schizophrénique qu'une franche répulsion. Certains connaîtront-ils le vertige qui les fera trébucher, voire totalement basculer en une déréalisation qu'aucun média n'a encore à ce point permise? Difficile aujourd'hui d'estimer les risques. Seule certitude: à la différence de la télévision, ou à l'image du Minitel, la facturation du jeu contrariera tout phénomène d'accoutumance grave.

Après tout, le Deuxième Monde séduira-t-il le public? Cryo, dont le groupe LVMH détient 20%, est partenaire dans cette opération avec Canal +. Des accords auraient été passés avec des grands de l'informatique aux Etats-Unis. Dans l'hypothèse où le public ne serait pas séduit par l'aventure des «avatars», la taille des marchés américain et européen suffirait de toute façon à rentabiliser le projet" grâce à la vente du CD-Rom.

«Mais je ne veux pas m'arrêter là, assène Philippe Ulrich. Demain, j'aimerais numériser Berlin, New York. Superposer les versions de Paris, superposer les villes. On passera de l'une à l'autre par des sas.» Sur les murs du bureau, divers extraterrestres hallucinés, des soldats de l'empire galactique, quelques zombies rieurs et édentés. En y regardant de plus près, on reconnaît Philippe Ulrich. Enfin, en tout cas, ils lui ressemblent drôlement. Francis Mizio (1) «Le Deuxième Monde» a été présenté au Milia, le salon du multimédia, en février à Cannes. Il sera lancé sous deux versions de Paris numérique, un «pour les Etats-Unis», et un «pour la France» qui devrait être disponible à l'automne prochain.

(2) Science-fiction cyberpunk ramenée à l'ère industrielle de la vapeur façon Jules Verne.

Monday, 4. January 2010 - 16:51 Time
Portrait LIBERATION 12/04/1997 à 01h02

Portrait LIBERATION 12/04/1997 à 01h02
Philippe Ulrich, 46 ans, génial touche-à-tout, a conçu «le Deuxième Monde», jeu vidéo ébouriffant dans un Paris virtuel. La créature du deuxième monde.

MIZIO Francis


V otre mission est de rencontrer Philippe Ulrich, 46 ans, bien connu

de vos services, et de faire son portrait.

Le lieu. Cryo, importante société française de conception de jeux vidéo, pour laquelle Ulrich est directeur artistique. Dans la salle immense ouverte sur l'accueil, une équipe de télévision filme une blonde devant des écrans d'ordinateurs. C'est qu'il y a de l'actu «cyber» pour Cryo: le Deuxième Monde (un «Paris virtuel», entièrement redessiné en images de synthèse et dans lequel on pourra vivre sous une autre identité une seconde vie) va être prochainement commercialisé sous l'égide de Canal +.

L'heure. Onze heures dix. Philippe Ulrich est en retard. Il était sur la planète Mars. Ou presque: il écrivait le scénario d'un prochain jeu vidéo. Il compulse son planning de la journée. Aujourd'hui encore, il sera débordé, en retard. Le look. Noir, très seventies. Maigre et nerveux, genre Mick Jagger ou Jean-Louis Aubert. Longue veste. Jeans étroits. Grosses pompes écrase-chien avec des motifs en relief à l'extrémité qui ressemblent à des griffes de plantigrade. Des barrettes mémoires de micro-ordinateur montées en broche. Ce rocker de Biarritz, après moult errances, s'était destiné à une carrière show-biz et a été remarqué jadis par Philippe Constantin, faiseur de vedettes. Il commit un disque en 1979 qui faillit marcher: le Roi du gas-oil. Il sortait alors «des hit-parade d'Europe 1 chantés en direct avec même pas trois francs en poche». Il dormait dans un magasin de jouets désaffecté. Vingt ans après et fortune faite dans les jeux vidéo, pas de frime: sa veste est d'époque. Il le prouvera, photos à l'appui.

Niv. 1, couloirs. «Vous me suivez?» En parcourant le labyrinthe, on cherche à évaluer combien Ulrich peut «peser»: Cryo, résultat d'une aventure houleuse digne de l'image d'Epinal des bidouilleurs informatiques dans leur garage (succès, faillites des sociétés précédentes, dèche, rebondissements, etc.), vend des jeux par centaines de milliers dans le monde et fait maintenant travailler une centaine de personnes. Entrelacs de bureaux peuplés de techniciens, de dessinateurs et d'infographistes. On salue Philippe, on veut lui parler. Bande-son: éclats de rire et de conversations passionnées. Escaliers, ascenseur, bureaux, couloirs. On s'y perd.

Niv. 2, bureau. Au fond de la ruche, son antre. Sur le bureau, pêle-mêle: un ordinateur portable, deux téléphones qui sonneront dix fois. Un magazine japonais ouvert sur des images de «mondes virtuels» pornos («regardez ça, ça arrive!» . Au sol, en vrac: cartons, papiers, dossiers. Sur les murs: affiches de film, disques épinglés, photos d'Ulrich et de ses associés, Jean-Martial Lefranc et Remi Herbulot, déguisés en extraterrestres, un plan d'une ville spatiale" Et l'image fameuse d'un rocher de la planète Mars qui ressemble à un visage d'homme préhistorique.

Premiers indices. «C'est The Face, embraie-t-il. Le prochain jeu sera basé sur cette image. Dans ce rocher mystérieux, on trouvera la solution à toutes les questions humaines.» Pas moins. Quelques explications sur le projet qui sera plutôt étonnant. Qui empruntera discrètement à la vie d'Ulrich, aussi: «Mars, c'est mon mois de naissance, mars c'est"» Avalanche de symboles personnels, déjà récurrents dans ses jeux, dans le croisement de «signes» avec lesquels il joue. Déjà, Cryo s'appelle Cryo à cause de cryogénie. Car l'homme est obsédé par le «clonage numérique» et l'immortalité qui seront, il n'en doute pas, permis un jour par l'informatique.

Fiche personnage. Placé en institution à l'âge de 8 ans. «Cancre total» bercé de Bob Morane et de Signes de piste. Ex-rocker-auteur-compositeur-interprète dont le père taille des costumes délirants (il en garde le goût du travestissement). Ex-cuisinier («car on a toujours du boulot partout sur la planète» . Globe-trotter des années durant. Zone. Substances prohibées. Bohème («Dites la bohème, car c'était voulu. Aujourd'hui, la galère, c'est l'horreur» . Vie en communauté. S'évertue trop tôt sur la musique techno. Petit génie informatique «ayant ressenti le choc de (sa) vie» quand son premier ordinateur, un ZX80 Sinclair, l'a battu avec le jeu d'Othello qu'il avait lui-même écrit. Succès. Ex-arnaqué par des revendeurs. Ex-riche. Ex-pauvre. A créé des succès planétaires (Captain Blood, Pinball Wizard, Dune, Megarace" .

Débiteur de ceux qui l'ont nourri dans les années rock (Peyrac, Cabrel: «Je ne les vois plus, mais je n'oublierai pas» . Débiteur de ses compagnons de route et de ses associés («sans qui je ne serais rien» . Fêtard et fidèle en amitié. Lit «tout et n'importe quoi, même VSD, c'est un miroir du monde». Exemple vivant pour des ados fous de programmation qui viennent le voir avec leurs jeux. Il en a ainsi renvoyé un âgé de 14 ans à sa scolarité, avant de l'embaucher des années après. Défenseur de la french touch du multimédia, cette certaine qualité culturelle reconnue, ce sens du risque pris via une exigence créative en deçà des purs plans marketing. Prosélyte de «la prise en main par les gens, les sociologues, les politiques» des nouvelles technologies. S'avoue en rébellion contre le profit à tous crins, au risque de paraître décalé dans les raouts marchands: «Jamais je n'ai été guidé par le fric. Sinon, je vivrais une vie de con.» Prône l'esprit rebelle et «le fun». Adore David et Léo, ses fils: «Ils m'engueulent quand j'ai été trop bavard, car ils se prennent des réflexions à l'école.»

Exploration. Le Philippe Ulrich se pratique. Il faut se surveiller au risque, sinon, de se retrouver à échanger avec lui des propos surréalistes. Il se place en adepte du «vertige technologique», du «fascinogène de la micro» par «refus des vérités imposées». Ulrich n'a cure des Cassandre qui prétendent qu'il nous prépare un monde d'autistes vivant par procuration à travers l'écran.

Ses ambitions. Créer des «métamondes», univers virtuels où l'on pourrait connaître des secondes vies; imprégner nos existences d'informatique, convertir au télé-enseignement, à la télé-médecine. Ulrich est un utopiste de la technologie: le savoir partagé. Technobonheur et technorichesses. Le Deuxième Monde, dont l'idée est née un soir très arrosé avec Alain Le Diberder, directeur des nouveaux programmes de Canal + il y a trois ans, est censé répondre à ce lyrisme a priori sincère. On lui parle des pubs flottantes qui sont apparues dans le Paris virtuel et de la commercialisation de boutiques" Il reconnaît que les impératifs économiques ne s'embarrassent pas, eux, de ses lubies d'artiste. Il faut le harceler pour qu'il en convienne du bout des lèvres. Chez Ulrich, le rêve est verbe, mais la réalité le fait chiffre. Son dernier truc, ce sont les menta. En très gros: comme l'atome constitue la matière, les menta seraient l'unité de base de l'information numérique. «On cherche ici à l'appliquer dans des jeux pour les prochaines années.» Il en fait le sujet de conférences tous azimuts lors d'Imagina, à la vidéothèque de Paris lors des séminaires d'écriture interactive, dans les colloques lunaires et technophiles.

Quitter? La blonde a disparu. On sort de l'entretien groggy d'être passé de Mars aux SDF, de Iggy Pop au cyberespace. Ulrich est un martien tombé dans la rhétorique. Doublé d'un malin terrestre. photo Tina Merandon

Philippe Ulrich en 8 dates: 28 mars 1951: Naissance. Père ouvrier tailleur. Mère au foyer.

Juin 1979: Album: «le Roi du gas-oil».

Juillet 1980: Achète un ZX 80 Sinclair.

Décembre 1987: Sortie du jeu «Captain Blood».

Mai 1991: Sortie du jeu «Dune».

1992: Création de Cryo.

1994: Projet du «Deuxième Monde» avec Canal+ (un «Paris virtuel» .

Mi-avril 1997: Sortie du Deuxième Monde. Ecrit «The Face».



Monday, 4. January 2010 - 16:47 Time
JOYSTICK 1990 Souvenir souvenir...

Jean-Philippe Ulrich, co-fondateur d'Ere Informatique récemment passe avec armes et bagages chez Virgin (en tant que Directeur de la Production Nationale), musicien, informaticien, scénariste, créateur visionnaire, méga-lomane et génial, nous accueille chez lui pour un entretien à bâtons rompus.

Joystick - Est-ce que tu n'accentues pas volontairement ta ressemblance avec Jean-Michel Jarre:?
Jean-Philippe Ulrich - On a à peu près le même age, un peu la même culture, on s'est rencontre plusieurs fois, on avait même des projets ensemble, mais a l'époque j'étais pas encore en position de réaliser ce que je voulais faire, mais rien ne dit que ça ne se concrétisera pas un jour. Il faut dire aussi qu'on devait travailler pour un concert qui aurait du avoir lieu a Tokyo et qui a été annule. Mais on a des amis communs depuis très longtemps, Michel Geiss notamment (collaborateur artistique de JMJ, NDLR). La rencontre s'est faite naturellement On a discuté: musique, informatique, a ce moment-la on faisait Blood avec Didier Bouchon, et il m'a donne les droits d'exploitation de sa musique pour le générique. Sympa.

Joy - Il est donc probable que vous travailliez ensemble dans le future.
JPU - Pas en ce moment a cause de mon travail, mais il est évident que comme on a les mêmes centres d' interet, informatique, musique électronique - et des musiciens comme ça, il n'y en a pas des tonnes, l'autre jour j'étais a Londres, et le taxi que j'ai pris a pesté contre Jarre parce que son concert avait cause des embouteillages monstrueux. C'est une des personnalites françaises qui rayonnent a l'étranger. Il est évident que s'il y a une possibilité, on travaillera ensemble avec plaisir.

Infogrames, çà s'est fait par hasard

Joy - Parlons boulot C'est Infogrames qui vous a mis sur la touche ou c'est vous qui avez decide de partir?
JPU - Historiquement, il y a eu Ere Informatique, au départ, qui luttait au niveau de la qualité des produits avec notamment deux sociétés, a savoir Loriciels et Infogrames. Là dessus, Ere Informatique s'est trouvé dans des difficultés financières, pas à cause des produits mais a cause de la distribution, par exemple, que l’on n'a pas maîtrisé: suffisamment, alors qu'Infogrames et Loriciels l'ont maîtrisée tout de suite. On était trop petits, en fait. Et puis on n'était pas des gestionnaires. Alors Infogrames est rentre dans Ere Informatique, mais on a gardé notre identité complète. C'est-à-dire que nos produits étaient réalisés à Paris, indépendamment.

Joy - Pourquoi Infogrames et pas Loriciel?
JPU - L'un des associes d'Ere Informatique a choisi de vendre une partie de ses parts a Infogrames. Ca s'est fait vraiment par hasard. Et puis il y a deux écoles bien distinctes dans le domaine du développement: d' une part, les salaries, qui travaillent au bureau huit heures par jour, et puis il y a les indépendants. Il s'est trouve que moi, complètement immergé dans le milieu du showbiz, j'ai toujours considéré qu'un auteur, c'était quelqu'un qui travaillait chez lui éventuellement avec des équipes comme dans la musique, il y a des arrangeurs, des musiciens, on rentre en studio pour enregistrer, mais lorsque le produit sort, il a quelque chose de l'auteur, il n'est pas impersonnel. C'est une méthode que j'ai défendu. Pendant six ans, sur les quelques centaines d'auteurs que j'ai reçu et avec lesquels nous avons travaillé, il y en a une quinzaine avec que s'est vraiment passé quelque chose. Ce principe de travail fait que lorsque le produit est terminé, il n'a pas coûté un centime a l'éditeur. Vu la trésorerie de l'époque, il n'était pas question de donner des avances, et donc les droits d'auteur étaient assez conséquents. Et au bout de trois mois, il faut bien les payer, ces droits d'auteur, d'autant que lorsque le produit marche, ça peut être une véritable rente. La seule arme qu’on avait à l'époque, c'était de faire de très bons produits. On les a fait et il s'est trouve: un moment ou les sommes qui nous étaient dues étaient assez importantes, et il fallait donc un climat de confiance absolu pour que ça fonctionne. Malheureusement, ce climat de confiance n'a pas fonctionné. Ceci dit, Infogrames a respecte ses engagements contractuels. Il n'y a eu que des retards et des divergences de vues. Ca doit être un problème de culture entre Lyon et Paris.

Ce sont deux visions, deux écoles differentes

Joy - Eux conçoivent l'informatique comme un travail de salarie?
JPU - C'est un peu ça, ils disaient que si les auteurs n'étaient pas contents ils en trouveraient d'autres, il y a eu une période pendant laquelle les auteurs se sont sentis un peu seuls, il y avait des retards... La-dessus, les auteurs existent toujours aujourd'hui, ils continuent a développer et ils sont libres d'aller signer leurs produits où ils veulent, ils ne sont engages contractuellement nulle part. Comme il y a eu un licenciement collectif du personnel d'Ere Informatique, il fallait que je trouve des solutions pour préparer un terrain favorable a la création d'autre chose.

Joy - Le licenciement a donc été fait par Infogrames?
JPU - Oui. C'était une décision dramatique a l'époque, mais il fallait la faire. En fait ce sont deux visions, deux écoles différentes. Ce qu'il nous fallait, et qu'on a trouvé chez Virgin, c'est la maîtrise de la distribution, aux Etats-Unis et en Europe, et puis la distribution Sega, donc peut-être des licences sur Sega, et surtout une connaissance absolue des aspects juridiques de la gestion d'auteurs, puisque les auteurs de logiciels seront considères comme les Rita Mitsouko où n'importe quel artiste. Ce sont les mêmes types de contrats, les mêmes types de statuts, c'est une garantie pour les auteurs d'un groupe qui est au quatrième ou cinquième rang mondial d'édition musicale. De plus, il y a la production vidéo et cinéma, c'est donc pour nous une banque d'images et de sons fantastique. Ce sont des gens fabuleux: Pink Floyd a enregistré aux studios Virgin, Mike Oldfield aussi, c'était quelque chose d'extraordinaire. J’y étais la semaine dernière, aux studios Virgin, ça chose fait quelque.

Hata hata oglo ulu

Joy - Tu as quand mêm perdu quelque chose, avec cette histoire d'Infogrames, c'est le concept que tu avais crée, « Hata hata oglo ulu » ( la prière rituelle d'Ere Informatique, NDLR), qui devient copyright Infogrames, et puis les logos?
JPU - C'est tres bien comme ça. Je me suis beaucoup impliqué la-dedans, mais l'univers Exxos, c'est toute l'équipe qui l'a crée, c'est Didier Bouchon qui a realisé: le logo, il y a Remi Herbulot, Michel Rho, Stéphane Pick, tous ces gens-là.

Joy - Tu en nies la paternité?
JPU - Moi, j'étais simplement a un
poste où je pouvais frapper du poing sur la table dans une réunion, mais seul je n'aurais rien pu faire du tout. J’ai été un catalyseur, la folie a éte collective au groupe. C'est pas de la fausse modestie, on a plein de projets... Exxos, c'était bien, mais à n'aurait pas pu tenir très longtemps. On se serait essouffles. C'était une manière d'apprendre, presque un galop d'essai. Je regrette, c'est certain, mais il y a d'autres choses a faire.

Joy - Et Blood 2? Quand? Je suppose que les droits appartiennent a Infogrames?
JPU - Non, on a récupère tous les droits. Blood 2 sortira un jour. Mais dans le cadre de Virgin, on a une politique de marché beaucoup plus large. Blood n'a pas était quelque chose de très important aux Etats-Unis, malheureusement. Ca a marche mais il y a eu un problème tout bête: il n'y a pratiquement pas de presse micro la-bas pour informer les consommateurs, ce sont donc les distributeurs qui font les efforts pour mettre en place les produits. Or, il y a un film d'Erol Flynn qui s'appelle Captain Blood, qui a été diffuse des dizaines de fois sur les télés americaines, et tous les gamins connaissent ce nom. On ne savait pas ça. C'était l'histoire d'un médecin sur un bateau pirate, qui faisait des saignées, etc. Et les gens ont fait une relation entre le logiciel et le film ce qui fait que le produit n'est pas reste trés longtemps dans les charts. On a été numéro 5, quand même, pendant un mois ou deux. Mais on aurait pu être mieux place. Par contre, on a eu un grand succès d'estime au près de la profession, auprès de Cinemaware, de Mindscape, d'Epyx ou d'Origin System. Ca n'a pas été un gros succès commercial, dommage. On a donc décide de faire Blood 2, mais avant on fera d'autres produits. Il faut absolument qu'il y ait trois produits phares qui rayonnent, trois perles, pour imposer le logo. On parlera un peu plus de ces produits d'ici quelques mois. Il y a quelque chose qui sortira en mars, mais pour I'instant on n'a pas de titre. Et puis un grand projet pour 1991.
Joy - Ah oui? Quoi?

JPU - Je ne peux pas en parler en ce moment. On a commence a travailler la semaine dernière et il y a un an et demi de travail, alors c'est un peu trop récent pour en parler.
Joy - Cryo, la nana-embleme qui vient remplacer Exxos, c'est votre inspiratrice?

Des gens qui lévitent
JPU - Elle est beaucoup plus humaine qu'Exxos, elle est beaucoup plus calme, j'ai voulu mettre de la sérénité et de la paix, c'est quelqu'un qui préserve les gens, et ses élus ont des pouvoirs. On va le démontrer bientôt. Ce sont des pouvoirs psy fabuleux, et on va naturellement en tirer parti. L'axe de communication de Cryo, ce seront les pouvoirs. On verra peut-être des gens qui lévitent, je ne sais pas encore...

Joy - Qu'est-ce que tu as fait comme études?
JPU - J'ai eu une scolarité différente, car j'ai été très tôt interne dans un collège, et je n'aspirais qu'a une chose, me barrer. J'en suis sorti en sixieme, j'y suis reste de huit ans a treize ans, après mon certificat d'études. Je voulais soit ne rien faire, soit tout faire. Finalement, j'ai eu un CAP de cuisine. Avec ce petit bagage, j'avais un groupe de rock a l' époque, je me suis mis a voyager, ce que j'ai fait pendant dix ans. J'ai travaille en Suisse, en Polynesie, aux Etats-Unis, j'étais avec ma guitare, c'était l'époque baba. Je suis vraiment de cette cuvée-là.

J'al fait un album et quatre 45 tours

Joy - Tu as quel age?
JPU - Trente-huit ans. L'époque était extraordinaire parce qu'il y avait plein de gens qui envoyaient tout balader, qui quittaient leur milieu, leurs études. Aujourd'hui, quand je rencontre des gens de ma génération, je m'aperçois qu'il y a eu un cheminement commun.

Joy - Tu as fait l'lnde? Tu es un rescape de Katmandou?
JPU - Non, j'ai été a Karachi, mais j'ai plutôt explore le Pacifique Sud, et d'autres pays superbes.

Joy - Tu as donc été musicien pendant dix ans.
JPU - A quatorze ans, j'ai eu ma première guitare. J'ai appris a jouer seul, la première fois que j'ai eu la guitare entre les mains, j'ai écrit un morceau. Je n'ai jamais su jouer quelque chose de quelqu'un d'autre. A une période, j'ai loue une sorte de grande ferme dans les Landes, j'ai fait de la musique avec des copains. Un jour, j'ai rencontré un type qui s'appelait Nicolas Peyrac, qui venait de faire une superbe chanson, « so far away from L.A. ». Il m'a conseille d'aller voir les éditions Eco Music. J'y suis allé, j'ai rencontré un type nomme Philippe Constantin, qui m'a dit: « Tu restes la, tu nous interesses » J'ai appris plus tard qu'il éconduisait des tas de gens. J'ai eu de la chance. Et puis il a fondé les éditions Clouseau Music, il distribuait Pink Floyd, Elton John, Mike Oldfield, parce qu'a l'époque, Virgin n'était pas implante en France. C'est ce noyau qui est devenu Virgin. Il m'a fait faire mes premières maquettes, qui m'ont servi par la suite a faire mon premier album et quatre 45 tours sous mon nom, chez CBS.

Joy - On les trouve encore, ces disques?
JPU - Oui, dans des bacs a Santiago. Des amis m'ont téléphone en me disant qu'ils en avaient trouve plein la-bas et que ça se vendait comme des petits pains. A l'époque, j'habitais dans une chambre de bonne, on vivait en piquant des camemberts dans les supermarches. De temps en temps, on était invite dans des cocktails très chics, parce que la maison de disques nous connaissait, ce qui fait qu'on avait une vie en demi teinte. Il m'est arrive de chanter en direct a Europe 1, de signer des autographes sans avoir trois francs pour rentrer en métro.

Joy - C'était quel genre de musique?
JPU - J'étais déjà passionne par l'informatique, mais le ZX80 n'était même pas encore sorti. C'est lui qui l'a fait découvrir vraiment l'informatique en fait. A l'époque, on avait construit avec François Paupert ( toi ici NDLR ) une boite a rythme avec un programmeur de carillon de porte, et j'avais mis des cartes qui faisaient des impacts, je créais des rythmes répétitifs et je jouais par dessus. J'aimais beaucoup la Cold Wave. A l'époque, j'étais... chauffeur de Rika Zaraï ! Comme je la conduisais souvent au studio Z, j'en profitais pour y aller la nuit et enregistrer des petits bouts.

Joy - Tu fais encore de la musique?
JPU - Je caresse toujours l'idée de refaire un album, mais il n'y a plus l'urgence qu'il y avait a l'époque. J'ai au moins 150 morceaux prêts, que j'aimerais bien concrétiser, J'ai un studio Midi classique avec un sampler, un Atari...

Joy - Tu n'as que des samplers?
JPU - J'ai aussi un Roland D110, un Korg M1, Stephane Pick a un Akaï S900, Remi Herbulot a des samplers aussi, on se réunit et on travaille ensemble.

Joy - Qu'est-ce que tu utilises comme séquenceur?
JPU - Tous: Pro 24, Creator, Cubase... On avait même projeté d'écrire un séquenceur, mais il faut faire des choix, ça demande trop de temps de développement. Mais le matériel, ce n'est pas important, ce qu'il faut, c'est extraire ce qu'on a dans la tête. J'ai le projet, pour Blood 2, de donner un Compact Disc en même temps que le jeu. J'ai déjà travaille six mois dessus. C'est ça qui est idéal avec un séquenceur, c'est qu'on peut commencer a bosser sur un morceau, l'abandonner, y revenir plus tard, changer les sons... En fait, je voudrais sortir un seul album, mais un bon. J'ai aussi commence: a écrire un bouquin. Et comme on ne peut pas tout faire a la fois...

Les artistes des années 90 seront ceux qui maîtrisent la technologie

Joy - Tu es New Age?
JPU - Je ne sais pas vraiment ce que ça recouvre, New Age. Je crois que le New Age n'est pas encore né. Si c'est faire une nappe de synthes pendant un quart d'heure, je ne me reconnais pas la-dedans. Ce qui m' intéresse, ce n'est pas la maîtrise de l'instrument, c'est le résultat final, I' émotion. La musique d'expert ne m' intéresse pas. Quand je fais des séquences rapides, je le fais a la souris. Avant, je passais des heures, parfois des jours pour mettre en place un effet de quelques secondes, aujourd'hui, quelques clics et c'est fait. C'est ça, le symbole des années 90. Un Compact Disc pourra contenir des images et des programmes, et il y a la un défi formidable. Les créateurs seront ceux qui pourront exploiter ça.

Joy - Tu veux dire que les artistes des années 90 seront ceux qui maitrisent la technologie, de même que les artistes des années 60 étaient ceux qui maîtrisaient le manche de leur guitare?
JPU - Oui, et le New Age, c'est une symbiose entre la technologie et la nature. Si on essaye de le qualifier, c'est une génération de gens qui ont connu des choses horribles comme la guerre du Vietnam, et qui ont maintenant moins peur de la technologie, on aime les belles voitures mais en même temps on essaye de respecter la nature, on va essayer de vivre dans le troisième millénaire en mélangeant nature et science. Ce mouvement, il est surtout vivant chez les gens qui ont trente ou quarante ans aujourd'hui et qui sont a des postes de contrôle de la société, d'anciens babas, des types qui ont vécu plein de Choses dans leur jeunesse.

La technologie n'apporte pas le bonheur, mais elle y participe

Joy - C'est-à-dire que ceux qui rêvaient d'un monde meilleur en 68 sont ceux qui ont maintenant les moyens de réaliser ce reve?
JPU - En ayant mis de l'eau dans leur vin, bien sur, mais c'est sur que ce sont eux qui créent l'Airbus, les voitures, les navettes spatiales...

Joy - Il n'y a pas un paradoxe entre la communication, l' interactivite, l' avènement du minitel, d'une part, et d'autre part le fait que tout le monde devienne de plus en plus individualiste?
JPU - En fait, on cause différemment, c'est tout. Moi, j'ai une CB, je parle a des gens tous les jours. Pourquoi les gens ne parlent pas, parce qu'il y a une pression sociale qui les empêche de s'exprimer. Quand tu prends le métro, que tu sens la pesanteur, tu comprends. Mais je suis quand même persuade qu'on vit mieux en France aujourd'hui qu'il y a vingt ou trente ans. La technologie n'apporte pas forcement le bonheur, mais elle y participe. Les gens sont plus heureux, plus mûrs, même s'ils ont l'air renfermes. Rien ne dit que chez eux, ils ne s'éclatent pas comme des bêtes. J'ai plein d'amis avec qui je passe des soirées fantastiques, et peut-être que dans le métro ils font la gueule. L'essentiel, c'est d'avoir des valeurs dans sa tête, et voir le côté positif des choses. Il y a toujours les forces du bien et du mal, il faut savoir les distinguer. Il faut apprivoiser la science, ne pas en avoir peur. Pour moi, l' espèce humaine va muter. Quand on apprend a taper sur un clavier, c'est déjà une mutation, on n'est pas prévu pour ça genetiquement. Mais des qu'on commence a apprendre, les neurones se mettent en place et font évoluer le reste.

Print, Input, ça a été un choc

Joy - Revenons à l'informatique. Tu as donc commence avec le ZX80?
JPU - Quand j'ai vu ça, PRINT machin, INPUT x,, ça a été un choc. Il y a sept ans de ça, il faut se remettre dans le bain. J'avais déjà vu des Apple, bien sur, mais c'était tellement hors de mes moyens que je n'y pensais même pas. Le ZX80, le probleme, c'est qu'il n'était pas capable de traiter des données et d'afficher une image en même temps, ça clignotait.
Mais j'ai trouve un moyen de synchroniser I'affichage et j'ai fait une sorte de Space Invaders. Je pleurais toutes les larmes de mon corps en jouant, mais quel plaisir. Mon entourage me prenait pour un fou! Mais ça à été le choc Comme j'avais des problemes avec ma maison de disques, je me suis engouffre la-dedans. Quand le ZX81 est sorti, je l'ai acheté et j'ai fait un Othello. Il a été publié par Direco ( l'importateur Sinclair, NDLR ). Je n'avais pas de contrat, je leur ai donne. Cinq ans après, J'usine de duplication m'a dit qu'ils en avaient vendu près de cent mille exemplaires, ils le donnaient avec la machine. Et Emmanuel Viau avait fait aussi un Othello en langage machine, qui était de l'autre côté de la cassette. C'est comme ça que j'ai rencontre Emmanuel. Et c'est parce qu'on s'était fait avoir, sur ce coup-la, qu'on a décide de fonder notre propre maison d'édition.

Joy - Tu as continue a programmer?
JPU - OUi, j'ai fait un truc qui s'appelait Panic, pratiquement en même temps, Une maison avec des bonhommes qui tombaient, il fallait construire des échelles, il y avait une araignée dans un coin qui sautait d'un mur a l 'autre, j'ai adapte ça ensuite sur Laser, sur Jupiter Ace...

Joy - Le memotech 512?
JPU - Absolument.

Joy - On ne peut décidément pas se prétendre informaticien si on n'a pas travaille sur Memotech.

Un personnage qui penserait de façon tractiale

JPU - Oui, on a travaille sur tout ça. Et puis on a commence a avoir des auteurs dans le cadre d'Ere Informatique, alors il a fallu que je consacre
du temps aux emballages, un travail d'édition proprement dit. C'est a cet époque que Marc-Andre Rampon (aujourd'hui directeur d'Upgrade, NDLR) est venu nous voir avec un produit fabuleux qui s'appelait Cobalt, ou Mission Delta, et il est rentré dans la société. Le soir, on faisait des boeufs musicaux avec Rampon, Laurant Weill (de Loricie!, NDLR). On voyait parfois surgir un cow-boy qui s'appelait Bruno Bonnell (co-fondateur d'Infogrames, NDLR), qui nous achetait des caisses de logicieIs pour les vendre sur les marches a Lyon. C’était le début, aucune autre boite ne faisait ça. Les chiffres d’affaires se multipliaient au fil des années. La genèse...

Joy - Raconte la rencontre avec Didier Bouchon (co-auteur de Captain Blood, NDLR)
JPU - C'était a un Micro-Expo. Il y avait une sorte de joystick a l'envers qui faisait le rôle d'une table traçante, Graphiscop, et Didier avait tout simplement fait un dessin pour la démonstration de Graphiscop. En fait, la vérité, c'est qu'il avait interface une souris Thomson sur l'Amstrad et il avait fait le dessin a la souris. Il a jamais voulu le dire! Ce qui m'a impressionne, alors, c'était la qualité du graphisme. Et puis il m'a montre sa souris, et je me suis rendu compte qu'il était capable de bidouiller. Et on a discute, il avait fait une école de décoration intérieure, des effets spéciaux pour le cinéma, de la peinture... A ce moment-la, venait de sortir chez Ere Informatique un produit qui s'appelait Explorateur 3, qui créait des paysages fractals, au même moment l'Atari venait d' apparaître. J'en ai donne un a Didier, en lui disant qu'il fallait qu'il se mette a programmer dessus. On a commence a délirer sur un personnage qui penserait. de façon fractale. Il a appris I'assembleur 68000 et a commence a créer des effets graphiques assez hallucinants. C'est comme ça que Captain Blood est né. C'était la base du logiciel. L'Arche était le vaisseau qui re cueillait tous les chromosomes de tous les êtres vivants. Ca a change un peu pour des raisons techniques et de temps, Didier était presque a la rue, des huissiers venaient frapper chez lui tous les jours, ça a mis un an, pendant lequel on a passe notre temps a douter du résultat final. Plus d'une fois, on a failli renoncer. Et puis il est sorti, et le succès qu'il a remporte a été à la fois Une souffrance et une joie, parce qu'on savait qu'on aurait pu aller beaucoup plus loin, si on avait eu le temps...

Imiter l'homme c'est iutile

Joy - Est-ce que tu crois que l’ordinateur peut un jour égaler l'être humain?
JPU - Ca n'a aucun intérêt. Techniquement, c'est possible, il suffit de créer des processeurs rapides avec des tas de mémoire. On peut envisager une technologie qui au lieu d' être binaire, puisse fonctionner sur huit états différents, par exemple. Pour l'instant l'informatique, c'est en deux dimensions. Ce qu'il faut atteindre, c'est la « 3D » logique, le relief. Quant a imiter l'homme, c'est inutile, on est déjà 5 milliards, ça va comme ça. En revanche, mon ordinateur de poche calcule beaucoup plus vite que moi, il est là pour me simplifier la vie. C'est sûr qu'il serait agréable d'avoir dans SOn placard une androide qui mélangerait les gènes de quelques nanas bien foutues, avec qui on pourrait passer une soirée de temps en temps, qu’on pourrait même louer comme une cassette vidéo. Mais c'est pas le but. Regarde un Airbus: chaque programme est en triple exemplaire, et un programme de supervision est charge de tester la cohérence des données. Quand on voit ça, quand on voit les images de Jupiter qui nous sont parvenues il n’y a pas longtemps, ça ne pourrait pas exister sans l’ordinateur. C'est ça qui est fabuleux! Dans certains domaines, l'ordinateur nous a dépasse. C'est une sorte de super-prothèse pour l'homme.

Joy - Tu lis?
JPU - Ecoute, je ne peux plus lire. Alors que j'ai passe dix ans de ma vie
a ne faire que ça. Là , j'ai une sorte de pression intérieure qui fait que je dois écrire avant de recommencer à lire, pour ne pas être influencé.

Joy - Et tu lisais quoi, de la SF ?
JPU - Pas du tout, je n'en ai jamais lu

Joy - C'est pourtant ton univers?

On n'existe que par les autres

JPU - Justement, mon univers, je le porte en moi. Ce qui est irritant, c'est quand tu créée quelque chose et qu'on te dit que ça a déjà été fait par quelqu'un. Et puis j'aime pas la SF classique. Vers 14-15 ans, j'ai lu tout Freud, tout ce qui existait sur Einstein, notamment le bouquin de sa secrétaire. j'adorais la poésie, aussi. Ca m 'a tellement marque que je suis parti en Suisse pour aller dans cet endroit magique OU sont nés Freud à Ulm, et Einstein a Berne. J'y suis resté deux ans. Quand je suis revenu en France, j'ai passe un an à écrire des chansons et a gratter ma guitare. De cette époque, j'ai garde un projet de logiciel « hypnotique ». Ce serait un peu trop long a expliquer, mais il n'est pas du tout exclu qu'il sorte un jour.

Joy - Tu regardes la télé?
JPU - Oui. Je suis extrêmement voyeur, je regarde n'importe quoi. J' écoute même la CB pendant que je regarde la télé. J' écoute la radio, les informations... Tout ça, c'est des prothèses, comme des capteurs. Aujourd'hui, on ne peut pas vivre sans être ouvert sur le monde extérieur, il se passe tellement de choses...Je suis persuade qu'on n'existe que par les autres, que tout agit sur tout. C'est pour ça qu'il est important de savoir ce qui se passe.

Joy - Tu vas au cinéma?
JPU - Pratiquement pas. Les trois derniers films que j'ai vus, c'étaient Indiana Jones, Alien II et Alien.

Joy - Tu préfères Alien I ou II?
JPU - Le I, sans conteste possible. Le il est très fort, mais le premier est plus crédible, plus novateur.

Joy - La date de sortie de Blood 2?
JPU - Noël 1991. Mais la, ça sera très ambitieux. On s'adressera a des millions de personnes. On a la chance d'avoir une sécurité financière suffisante, grâce aux produits déjà sortis, pour tenir encore un an ou deux. On va en profiter pour faire quelque chose de parfait.

Joy - Comment tu vois le futur de l'informatique, sur un plan technique?

Les grands Jeux des années qui viennent seront crées pour des consoles

JPU - Je ne sais pas ce qui apparaîtra de nouveau, comme interface utilisateur. Ce que je sais, c'est qu'il faudra accélérer nettement la vitesse des processeurs et les capacités mémoire. Un logiciel sera acceptable lorsqu'il pourra comporter une bande son d'une heure, par exemple, comme un film. Mais ça, ça demande des capacités qui n'existent pas pour l'instant, encore que le CDI (Compact Disc Interactif) soit peut-être une solution. Mais ce qui manque principalement, ce sont les scénarios. Les Spielberg du logiciel, ce sont ceux qui construiront des univers cohérents. Les gamins ne liront pas Jules
Verne de toute éternité, c'est pas possible. Il faut qu'on avance.

Joy - Est-ce que les consoles t' intéressent, en tant que developpeur?

JPU - Bien évidemment. Les grands jeux des trois années qui viennent seront crées pour les consoles. Pour une fois, la technologie suit! La balle est dans le camp des créateurs. En France, on a raté le marche 8 bits. Mais pendant que les Américains et les Anglais développaient sur 8 bits, on a pris une petite avance sur 16 bits. C'est cette avance qu'il faut exploiter.
Joy - Avec qui aimerais-tu travailler, dans le monde informatique?

JPU - Sur le plan technique, personne. J'ai tout ce qu'il faut. Comme créateurs, Spielberg sûrement, Jarre pour certains univers sonores, Frank Herbert, Moebius, des gens comme ça. On est en pour parlers avec Moebius, justement. Ca fait un an qu'on discute avec Jodorowsky et les Humanos, sur l'Incal, par exempIe. Mais c'est difficile, il faut prendre le marche en compte. Je voudrais par exemple adapter le tarot de Joderowsld. Tu sais que Jodo, c'est le plus grand spécialiste mondial du tarot, alors avoir sa tête et sa voix digitalisées dans un programme... Mais c'est un projet fou.

Joy - En fait, tu considères l'informatique comme la continuation logique: papyrus, imprimerie, radio, télé...
JPU - Complètement. Quand on arrive a retirer de l'argent d'un distributeur de billets, c'est une modification profonde de l'homme, une prothèse. Ce qui est révélateur, c'est qu'il n'y a pas de nom pour ce qu'on fait: informaticien, c'est trop vague, ça recouvre tout. Dans les années 90, Il faudra trouver des noms, définir exactement ce qu'on fait.
Ouvrir sur le monde de demain.


Jean-Philippe Ulrich par Michel Desangles pour Joystick FEV90, p42-47

Start session